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Contribution gnrale sur l'ouvrage

ENCYCLIQUE ET FINANCE

Par Ambroise LAURENT

Banquier


Sauf exception mentionnée, toutes les citations dans cet article sont issues de l’encyclique et suivies du chapitre d’où elles sont extraites.

Introduction

L’encyclique de Benoît XVI « sur le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité » rendue publique début juillet 2009 marquera-t-elle une nouvelle étape dans le déploiement de ce qu’il est convenu d’appeler la doctrine sociale de l’Eglise ? L’histoire du XXIe siècle nous dira par exemple si l’appel la création d’une autorité politique mondiale « polyarchique et subsidiaire » (57) sera entendu. Mais quid de l’avenir et de la fécondité de l’ensemble du propos ? Il est certain que ce long texte répond l’ambition de l’institution catholique qui est d’offrir au monde une vision globale de l’homme et de l’humanité. « L’Eglise scrute les signes des temps et les interprète et elle offre au monde ‘ce qu’elle possède en propre : une vision globale de l’homme et de l’humanité’ » (18). Nul ne peut contester que cette prétention soit ici respectée. C’est ainsi que sont abordés successivement mais de manière cohérente et ordonnée des sujets aussi divers que le développement économique et social, le rôle de l’Etat et du marché, la mondialisation, l’environnement, la technique, et aussi des thèmes plus particuliers tels que le tourisme, l’éducation, les migrations, le travail, les syndicats, la consommation… Sans chercher répondre la question soulevée ci-dessus, nous souhaitons juste ici analyser la manière dont ce propos pontifical aborde l’économie et plus particulièrement la finance. Plusieurs prises de position nous semblent particulièrement bienvenues. Certains accents critiques nous sont apparus moins étayés, voire franchement convenus. Et deux lacunes importantes nous semblent devoir être relevées qui amènent soulever une double question de méthode.

Un message dynamique

En ces temps de doute, il n’est pas inutile de souligner comme le Pape le fait que « l’idée d’un monde sans développement traduit une défiance l’égard de l’homme et de Dieu (…) l’homme est constitutivement tendu vers l’ ‘être davantage’» (14). Nous ne pouvons que rejoindre l’auteur quand celui-ci affirme que la crise est une « occasion de discernement (qui) met en capacité d’élaborer de nouveaux projets » (21) et quand il invite se placer dans une optique confiante plutôt que résignée pour affronter les difficultés du moment présent. Par rapport des textes ecclésiaux parfois exclusivement centrés sur la nécessité du partage, celui-ci souligne l’importance de la croissance économique et du progrès technique pour le développement intégral « de l’homme et de tous les hommes ». Malgré la conjoncture et en rupture avec un certain catastrophisme ambiant, la réalité est reconnue : « Il est vrai que le développement a eu lieu et qu’il continue d’être un facteur positif qui a tiré de la misère des milliards de personnes et a permis de nombreux pays de devenir des acteurs réels de la politique internationale » (21). Certes ce développement est « obéré par des déséquilibres et par des problèmes dramatiques » (21) ; ceci ne doit pas remettre en question la dynamique elle-même mais doit susciter la réflexion sur les mesures et choix nécessaires pour résoudre ces problèmes. Ainsi en va-t-il de la mondialisation qui, comme le soulignait Jean-Paul II, « n’est ni bonne ni mauvaise. Elle sera ce que les personnes en feront » . Son successeur relève que « les processus de mondialisation, convenablement conçus et gérés, offrent la possibilité d’une grande redistribution de la richesse au niveau planétaire comme cela ne s’était jamais présenté auparavant. S’ils sont mal gérés, ils peuvent au contraire faire croître la pauvreté et les inégalités et contaminer le monde entier par une crise » (42).

Il est aussi intéressant de noter le parallélisme établi entre le rôle du marché et de l’Etat, le premier étant en charge de la justice commutative (donner pour avoir), le second de la justice distributive (donner par devoir). Marché et Etat ont chacun leur légitimité quand ils assurent la justice qui leur est propre ; mais ils sont limités dans leurs capacités et ils ont besoin l’un de l’autre. Dans ses développements, le Pape met l’accent sur les caractéristiques qui sont indispensables au fonctionnement sain du marché et de l’Etat et sur celles qui en marquent les limites. Relevons entre autres l’accent mis sur le rôle clé de l’Etat de droit et de la liberté d’entreprendre et de contracter, sur les risques des abus de position dominante et des échanges inégaux, sur les méfaits de la bureaucratie et de l’assistanat. La société ne doit pas se protéger du marché car celui-ci n’est pas en lui-même négatif. Le marché est au contraire un bon instrument que la raison obscurcie de l’homme peut transformer de manière nuisible. Seul le respect des principes de la justice commutative permet de faire en sorte que le marché ne devienne pas le lieu de la domination du fort sur le faible et que « des relations authentiquement humaines d’amitié et de socialité, de solidarité et de réciprocité puissent être vécues au sein de l’activité économique et pas seulement en dehors d’elle ou après elle » (36). De même, l’encyclique relève que proclamer la nécessité de la fin de l’Etat n’est ni sage, ni prudent ; le développement repose en fait d’abord sur la construction d’un Etat de droit qui ne peut pleinement remplir son rôle que s’il respecte les droits humains et les principes démocratiques (41). Tout en mettant en exergue l’importance conjointe du marché et de l’Etat pour le développement dans notre monde contemporain, le texte en souligne bien les limites . Ils ne suffisent pas ensemble assurer un développement pleinement humain : «Le binôme exclusif marché-Etat corrode la socialité » (39). L’encyclique souligne ce stade l’importance primordiale du don, de la gratuité dans les relations humaines . Si la justice est le préalable, le « minimum » de cette charité, elle ne peut prétendre faire l’économie de la charité parce que l’amour dont a besoin tout homme, c’est donner, offrir du sien l’autre après avoir de manière juste donné l’autre ce qui lui revient en raison de son agir (justice commutative) et de son être (justice distributive). L’accent mis sur la société civile, le rôle de toutes les formes d’associations intermédiaires et la subsidiarité est traditionnel dans la doctrine sociale mais trouve ici une justification théorique renouvelée et convaincante.

Trois remarques ajustées

Si nous nous tournons maintenant plus spécifiquement ce qui est dit de la finance, remarquons d’abord que le pape prend le risque d’intervenir alors que la plus importante crise dans ce domaine depuis la dernière guerre vient juste de se produire. Le propos en la matière ne peut que souffrir de l’absence de recul et d’un manque de vision prospective que le caractère immédiat de l’analyse implique nécessairement. Saluons ensuite trois remarques bienvenues.


Deux préjugés répandus

Mais le texte pontifical n’évite pas ce stade de tomber dans deux travers fréquents.

Le chapitre de l’encyclique consacré la finance s’ouvre par le souhait que « la finance, avec ses structures et ses modalités renouvelées après le mauvais usage qui en a été fait et qui a eu des conséquences néfastes sur l’économie réelle, redevienne un instrument visant une meilleure production de richesses et au développement » (65). Cette vision dichotomique d’une économie réelle vertueuse et d’une finance nuisible quant elle n’est pas au service de la première est en vogue. Mais elle ne correspond pas la réalité. La finance fait en effet partie intégrante de l’économie réelle et n’a jamais cessé de contribuer y produire de la valeur ajoutée et de la croissance. En gérant les moyens de paiement qu’utilisent tous les agents économiques, en collectant l’épargne pour investir et prêter les capitaux ainsi rassemblés et en redistribuant les risques entre les différents agents économiques, la finance est une activité productive au même titre que d’autres services essentiels au fonctionnement social d’ensemble tel l’éducation ou la santé. Elle a son déploiement propre dont la nécessité n’apparaît pas évidente aux yeux du profane. Ceci laisse penser que la « sphère financière » a une vie autonome déconnectée de la réalité (cf. les volumes de transaction sur les marchés financiers qui sont des multiples des flux concrètement produits et échangés). Mais tel n’est pas le cas. La finance est plus dépendante du fonctionnement économique d’ensemble que l’inverse ; elle ne dicte pas ses lois mais reflète les comportements humains, toujours avec excès.

Certes la finance peut errer ou tromper : de ce point de vue, la politique monétaire très laxiste de trop faibles taux d’intérêt suivie depuis le tournant du siècle par la banque centrale américaine est un exemple du genre qui a favorisé un endettement excessif et des prises de risque inconsidérées, provoquent la croissance artificielle relevée par l’encyclique. Et l’idéologie de l’autorégulation de la sphère financière a favorisé des comportements irresponsables ; cette chimère a fini par voler en éclats sous l’effet d’ailleurs de la crise systémique provoquée par ces mêmes comportements. De ce point de vue, la disparition chez une partie des responsables financiers de toute rigueur et prudence dans l’analyse et la prise de décision a fortement aggravé les effets néfastes de la politique monétaire de facilité suivie aux USA. Le fait qu’un tiers des cinquante premières banques mondiales ait disparu ou ait dû être sauvées in extremis par l’intervention des États illustre l’ampleur de la faillite de la finance « autorégulée ». La finance est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls financiers ! Ils sont en effet les premiers être exposés au fait que la finance peut être anesthésiante voire euphorisante ou l’inverse exercer un effet déprimant voire dépressif. Il n’en demeure pas moins qu’elle n’a pas le pouvoir elle seule de créer ou de supprimer les déséquilibres et les cycles économiques. La finance est excessive mais elle ne gouverne pas de l’extérieur une économie qui serait de nature stable et vertueuse.

Le texte pontifical réserve ses plus vives critiques la spéculation. Celle-ci est évoquée trois fois, toujours de manière négative. « Les effets délétères sur l’économie réelle d’une activité financière mal utilisée et qui plus est spéculative » (21). « Il faut éviter que le motif de l’emploi des ressources financières soit spéculatif et cède la recherche seulement d’un profit court terme » (40). « Une réglementation de ce secteur qui vise empêcher les spéculations scandaleuses » (65). Cette dernière qualification a des traits de pléonasme tant l’anathème semble clair. Sous la plume pontificale, la spéculation apparaît bien être le péché de la finance.

Et pourtant sans elle, ni l’économie, ni la finance ne fonctionneraient ! Tout investissement, tout placement est spéculatif en ce qu’ils représentent un pari sur l’avenir, un défi lancé l’incertitude. Tous les gérants audacieux de la parabole des talents sont des spéculateurs, en l’occurrence chanceux puisqu’ils réussissent tous multiplier leur mise. Et seul celui qui n’a pris aucun risque et qui a laissé le capital qui lui était confié inutilisé se voit blâmé. Mais la spéculation garde néanmoins une image de puissance, de domination et in fine d’argent mal acquis. Il y a pourtant une différence majeure entre la spéculation et l’usure également condamnée. La pratique usuraire est le fait du puissant qui étrangle le faible : elle contrevient par nature aux principes de la justice commutative. Tel n’est pas en général le cas de la spéculation : les agents qui s’y livrent prennent le risque de voir leur pari démenti par les faits et, en acceptant de prendre ce risque, ils rendent un service essentiel : ils permettent en effet d’autres acteurs économiques de leur transférer les risques qu’ils ne souhaitent plus assurer. C’est ainsi que l’exportateur se couvrira sur son risque de change, que l’industriel s’assurera du coût terme de ses matières premières, que l’agriculteur pourra tabler sur une rémunération certaine pour ses productions quelles que soient les conséquences des aléas climatiques sur les prix agricoles, etc. En face de tous ces acteurs il y a des financiers qui risquent une partie des fonds qu’ils gèrent dans des spéculations sur l’avenir ce qui leur permet de garantir des prix immédiats pour des livraisons terme, d’assurer moyennant une prime limitée la couverture d’un aléa financier majeur, etc.

Deux omissions

Si la spéculation n’est ainsi pas comprise, c’est que le texte pontifical ne perçoit d’une partie du rôle de la finance, celle qui consiste collecter les ressources en capital pour les allouer aux emplois productifs. Il ignore ce faisant que la finance a aussi comme fonction de prendre, de gérer et de répartir les risques au sein de l’économie. A l’instar de l’assurance, la finance met un prix sur tout aléa financier et en permet ce faisant le transfert. De la même manière qu’il n’y aurait pas eu de progrès si il n’y avait pas eu d’assurance pour couvrir les entrepreneurs, il n’y aurait pas de développement possible sans spéculateur financier.

Il est certes des spéculations scandaleuses pour reprendre les termes de l’encyclique : quand ceux qui s’y livrent sont assez puissants ou organisés pour réduire néant le risque qu’ils prétendent prendre, assurés que l’évolution des termes de la transaction ira en leur faveur ou capables de faire en sorte qu’il en aille ainsi, il n’y a plus transfert de risque mais spoliation. Celle-ci contrevient non seulement aux principes de la justice commutative (qui requiert l’équivalence entre ce qui est donné et ce qui est reçu) mais revêt parfois un caractère proprement inhumain quand elle a trait des biens et services essentiels la vie des individus. Les flambées suspectes soudaines de prix des denrées alimentaires dans certains pays ou bien l’organisation quasi-mafieuse de la pénurie de médicaments dans d’autres parties du monde sont des illustrations que les spéculateurs (qui ne sont pas que financiers en l’occurrence) peuvent agir en violant les règles morales fondamentales. Mais la majorité des spéculateurs sont honnêtes et remplissent une fonction financière des plus utiles, celle de permettre le transfert des risques au sein de l’économie, facteur clé de développement. Ces observations laissent entier le dilemme du « hasard moral » qui fait que les pouvoirs publics se trouvent parfois forcés d’intervenir pour éviter que les pertes subies par les spéculateurs ne provoquent des effets négatifs en cascade : les précédents de socialisation des pertes et de privatisation des profits incitent les acteurs financiers spéculer puisque leur espérance de gain est plus forte que leur risque de perte. C’est bien d’ailleurs ce facteur qui a justifié la remise en cause des systèmes de rémunération (avec bonus mais sans malus) dans les banques.

Relevons aussi une seconde omission dans le volet économique et financier de cette encyclique. Le terme déficit n’y est pas une seule fois employé. L’accent est bien mis pourtant sur la responsabilité que l’homme contemporain doit assumer vis- -vis des générations venir ; mais ceci figure dans le passage consacré au rapport de l’homme avec l’environnement naturel. Or, les techniques financières permettent aujourd’hui aux acteurs privés tout comme aux collectivités publiques (au premier rang desquelles figurent les États) de s’endetter dans des proportions et sur des horizons de plus en plus importants. Il peut être nécessaire que des ressources soient ainsi levées pour être investies dans des projets d’avenir (éducation, recherche, infrastructures, moyens nouveaux de production…) quand la taille de ces investissements dépasse l’épargne des acteurs privés ou publics concernés. Car, sous réserve que les projets en question soient bien gérés, les revenus futurs permettront de rembourser les dettes ainsi contractées. Il en va de même en situation conjoncturelle déprimée quand les pouvoirs publics cherchent relancer l’activité par la dépense publique.

Mais quand le déficit est permanent et qu’il ne sert qu’ vivre au-dessus de ses moyens, consommer plus que ce qui est produit, maintenir des privilèges indus ou une bureaucratie inefficace, ce sont les générations venir qui seront lourdement pénalisées. Or, la justice doit s’exercer aussi entre les générations : l’usage des techniques financières n’est pas ici neutre car elles permettent actuellement trop de collectivités, notamment en Occident, de tirer des traites sur l’avenir qui devront être honorées par ceux qui nous suivront. L’encyclique aurait gagné, nous semble-t-il, mentionner cette tendance très problématique.

Question de méthode

Arrivés ce stade, il nous semble opportun de soulever une double question de méthode.

Nul doute que le propos pontifical ait fait l’objet de travaux préparatoires et d’échanges avec des spécialistes des questions évoquées. Mais jusqu’où est allé cet effort de documentation préalable et de consultation non seulement des évêques mais aussi et peut-être surtout des laïcs compétents ? Une plus large consultation en amont aurait peut-être permis d’éviter les écueils ci-dessus relevés. Elle aurait peut-être aussi amené le pape élargir le propos tenu sur la finance la question centrale qui fait actuellement débat : la finance ne prélève-t-elle pas sur l’économie une rétribution disproportionnée par rapport sa contribution et sa valeur ajoutée ? La finance n’est en effet pas seulement une technique, elle est aussi un pouvoir du fait de son rôle central dans l’économie au travers et au service de l’argent (mot qui n’est d’ailleurs pas employé dans l’encyclique). Comment faire en sorte que la finance n’abuse pas du pouvoir qui est le sien dans le cadre de l’économie de marché ? Est-il sage de s’en remettre de nouveau ou seulement l’Etat pour veiller ce qu’il n’y ait pas d’excès en la matière ? Où en sommes-nous chacun de notre responsabilité individuelle et collective en la matière, avertis que nous sommes que « Nul ne peut servir deux maîtres : vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent » (Mt 6, 24) ? On se prend rêver d’un texte pontifical qui, en aval, aurait prolongé l’interpellation sur le sujet de la finance jusqu’ ces questions en les laissant d’ailleurs ouvertes et appelant les destinataires du texte contribuer y répondre. Car s’agissant de questions importantes et polémiques mais en réalité complexes comme celles-ci, la forme interrogative a parfois plus de sens et de vertu que la forme affirmative. Elle permet d’inviter et d’associer l’effort entrepris pour penser ensemble la situation présente, de nouer le dialogue (notamment avec d’autres traditions culturelles), d’élargir l’audience, d’approfondir la compréhension des faits et des enjeux.

Étendue de la concertation préalable, appel des contributions pour prolonger la réflexion : voil deux pistes méthodologiques emprunter résolument pour s’assurer que la doctrine sociale puisse l’avenir se développer en tous domaines de manière encore plus étayée et convaincante et lui donner, dans son expression pontificale, davantage de rayonnement et d’impact. Car si « la doctrine sociale n’est pas seulement le fruit de la pensée et de l’œuvre de personnes qualifiées (…) elle n’est pas la prérogative d’une composante du corps ecclésial, mais de la communauté toute entière -prêtres, religieux laïcs- qui concourt la constituer selon la diversité des devoirs, des charismes et des ministères ». Or « c’est aux laïcs qu’il revient d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles » même si leurs « contributions multiples et multiformes sont assumées, interprétées et unifiées par le Magistère » .

Conclusion

Depuis Rerum Novarum de Léon XIII, la doctrine sociale de l’Eglise s’est enrichie dans un constant effort d’adaptation aux situations et défis nouveaux que le monde vit et doit affronter. En des temps où les idéologies ont cédé le terrain au pragmatisme, l’utilitarisme et au désenchantement, le discours pontifical peut passer inaperçu ou laisser indifférent. Cela serait très dommage car, malgré ses imperfections et lacunes, il n’en demeure pas moins percutant par sa pertinence et sa cohérence.

Pour conclure par une note personnelle, nous avons été particulièrement sensibles l’appel l’émerveillement et la reconnaissance : « Chacune de nos connaissances est un petit prodige, par ce qu’elle ne s’explique jamais complètement par les instruments matériels que nous utilisons. Nous ne devrions jamais cesser de nous étonner devant ces prodiges. En chaque acte de connaissance et en chaque acte d’amour, l’âme de l’homme fait l’espérance d’un ‘plus’ qui s’apparente beaucoup un don reçu » (77). De même avons-nous particulièrement apprécié cette invitation pressante aux accents heideggeriens : « Partant de la fascination qu’exerce la technique sur l’être humain, on doit retrouver le vrai sens de la liberté, qui ne réside pas dans l’ivresse d’une autonomie totale, mais dans la réponse l’appel de l’être, en commençant par l’être que nous sommes nous-mêmes » (70). Traversée de part en part par un appel la responsabilité individuelle et collective pour prendre en charge le « développement de tout homme et de tous les hommes », l’encyclique Caritas in Veritate atteint son objectif qui est de dire la vérité de notre situation. C’est avec simplicité que cette vérité est décrite. Et cette vérité, comme toute vérité, rend libre.