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1. Faire de la fonction sociale de l’entreprise une priorité stratégique : inciter et contraindre 2. Organiser la société commerciale à partir du projet d’entreprise plutôt qu’à partir du profit 3. Pour un contrôle indépendant, financier et extra-financier, des entreprises 4. Intégrer les impacts environnementaux et sociaux des entreprises dans l’analyse financière et dans l’investissement 5. Valoriser le salariat pour redonner sens à l’entreprise 6. Pour une formation, initiale et continue, à l’éthique 7. Climat : vers une économie européenne à faible intensité carbone 8. Pour un financement volontariste de la transition énergétique 9. Restaurer la fonction première des marchés à terme de matières premières 10. Pour une finance au service de l’économie 11. Mettre fin à certaines dérives des marchés financiers 12. Réguler les fonds de pension pour sauver les retraités européens 13. Désamorcer la guerre numérique et accélérer l’innovation utile 14. Pour une comptabilité sociétale et environnementale 15. Pour une fiscalité déterritorialisée des multinationales 16. Vers des outils de mesure de l’optimisation fiscale 17. Instaurer des taxes globales 18. Pour une taxe européenne, écologique et sociale 19. Réformer la BCE pour sauver la zone euro 20. Pour une économie verte, équitable et pluraliste





À propos de la proposition 10 — Mettre les mathématiques financières au service du réel

Servir les hommes ou servir le « réel » ?

Par Gerval

Philosophe sans qualité, observateur indépendant


Plusieurs points de convergence en forme d’ interrogations têtues. Le retour du « réel » dans le vocabulaire inquiet des magiciens de la finance, avec une sorte de soulagement humble: oublions toutes ces folies, ces rêves de toute-puissance qui ne sont plus de notre temps. Nous savions très bien, nous ne savons plus très bien ni quoi ni qui… Et je suis moi-même perplexe en me rappelant ma première surprise amusée quand je découvrais le mot qui traduit en américain le français immobilier: realty. le « réel » va bien apparemment avec la science : ils se cautionnent l’un l’autre dirait-on. Et quelle meilleure unité pour le décrire que l’unité de compte ? Je restais donc perplexe en entendant sur les ondes de France Culture Nicole El Karoui, professeur l’école polytechnique et spécialiste internationalement reconnue des mathématiques financières, éluder les questions du journaliste sur l’ échelle des phénomènes au motif surprenant qu’on avait peine se représenter tous ces zéros. Je voulais croire qu’elle signifiait ainsi que les simples auditeurs ne pouvaient pas comprendre des choses aussi complexes. Rien l d’étonnant dans la bouche d’un pundit, brahmane de haut rang. Mais non, elle parlait de chiffres qui donnent le vertige…Ce fut moi qui l’eus alors. Il n’ y avait donc plus ni spécialistes, ni non-spécialistes, ni riches ni pauvres ni quasi-esclaves chinois ni rois de la finance, tous égaux devant le « réel » qui sidère.

Et je songeais toujours, cette injonction générale, ce cri de ralliement unanime, en forme de programme: retournons l’ économie « réelle ». Qu’est-ce dire ? L’argent liquide multiplié l’infini n’était donc pas de l’ argent « réel » ? Mais des billets de Monopoly ? Dans quoi donc les traders, les patrons dorés et les pirates de la Ponzi finance ont-ils donc investi cet argent non « réel » ? En produits titrisés ? en or ? en diamants ? Dans le marché spéculatif de l’ œuvre d’ art conceptuelle? Pas de réponse ces questions sans doute trop triviales. Mystère du « réel ». Cette économie n’était certes pas « irréelle », mais bien plutôt immatérielle, dématérialisée afin d’augmenter sa vitesse de rotation comme dans une énorme baratte où faire du bon beurre, celui dont on parle dans le préambule du film Catch me if you can, mais rendue légère, légère, par soustraction successives des règles prudentielles, au point même d’enlever les freins, qui comme chacun sait alourdissent les véhicules inutilement, inutilement puisque la route est un seul sens… Un accélérateur de particules économiques, qui devait nous propulser dans un paradis millénariste où il n’y aurait plus ni fou ni sage ni mal, mais seulement des biens, et qui s’est révélé n’ être qu’une bonne vieille chambre bulles.

Attaché aux nomenclatures, je me suis depuis longtemps intéressé au classement des disciplines, ces champs de la connaissance dont le nom finit par logie, ou nomie. L’une de ces nomenclatures que l’on doit au suisse Jean Piaget, m’a toujours particulièrement réjoui , qui classe les sciences humaines dans la catégorie subsumant tout ce qui appartient au vivant, savoir la biologie.

L’ économie est l’une de ces sciences de l’homme, et ne doit sa réputation, manifestement usurpée, de discipline prédictive qu’ la facilité que sa matière offre d’être quantifiée, ou objectivée travers des modèles mathématiques.

Mais la sophistication de ces modèles ne sert peut-être qu’ dissimuler le fait flagrant que son objet n’a d’autre nécessité que performative. « Je te baptise carpe », disait le moine ligueur de Prosper Mérimée la dinde qu’il s’ apprêtait engloutir un beau dimanche de carême, montrant ainsi en bon ligueur qu’il savait ce qu’ était la politique et peut-être ses bonnes cousines, la statistique et la comptabilité. Dans leur article de Juillet 2008 « La fin du premier âge de l’ économie financière de marché » Cailleteaux et Margerie pointent le fait que la démarche employée par les agences de valorisation pour noter le risque et permettre de le commercialiser (puisqu’ aussi bien ce fut l’un des « pousse-au-crime » qui gonfla la bulle financière) a été entièrement biaisée par un approche trop étroitement inductive rendue encore plus défectueuse par l’étroitesse des séries statistiques qu’elle utilisait. On vendait donc inductivement des promesses mensongères au moment même où dans le monde des hommes les ressources naturelles s’épuisent et que les progrès de la démocratie, corollaires précisément de la mondialisation, interdisent la liquidation du produit humain, comme ce pourrait être le cas dans un monde néo-esclavagiste !

C’est la raison pour laquelle j’incline croire qu’ il est vain de prôner l’approche inductive en remplacement d’une approche déductive.

L’ induction nous donne peut-être accès au « réel » connu mais le « réel » connu est-il tout le « réel » ? Certes non. Les séries inductives seraient elles infinies qu’elles n’ apporteraient pas de certitude absolue. Observer l’absence d’un phénomène sur une période même longue ne peut fournir l’assurance qu’il ne se produira pas demain.

En réalité les sciences dites humaines, y compris la science économique formalisée oscillent sans le dire entre le fait et le droit, entre l’ observation et la prescription. La sociologie des organisation, qui n’est certes pas indifférente notre sujet, est particulièrement éclairante cet égard et partout où apparaissent des modèles prescriptifs il est bon de surveiller le passage, toujours dissimulé, du descriptif au prescriptif.

Prescriptif, performatif, injonction, tout cela nous introduit directement dans le domaine de la croyance et l’on ne s’étonnera pas de trouver au cœur du discours sur la puissance du marché la notion de « confiance », qui n’en est qu’une variante, ici dégradée en « croire au moine bourru ». Que dire de la « science », plus récente encore, de la valorisation indéfinie des objets sans valeur l’aide d’un opérateur tout puissant, invisible, mais supposé exister, le marché ? Si ce n’est pas l de l’ idolâtrie, qu’est-ce qui en est ?

Qui Wall Street ou Londres tenait le rôle du bossu de la rue Quincampoix ? Quelque thaumaturge sans doute, dont les oracles suscitaient des anticipations auto-réalisatrices quoi un vernis mathématique ajoutait créance, comme le hibou ou la chouette ajoutent créance la cartomancienne, sauf le respect dû aux cartomanciennes, comme aux vrais voyants. Car sous le costume de Merlin des wizzard, wonder-maker et autres gurus ou pundits de la finance , il n’y avait peut-être que des tricheurs mondialisés dont le moindre est en prison.

Ces remarques inspirées par la gravité de la situation, qui me semble-t-il n’échappe plus personne, sont dures sans doute, et il y a plus d’une sorte de larrons. Mais si espoir il faut garder, c’est en l’émergence de phénomènes régulateurs nouveaux de nature sociétale et organisationnelle, autant dire politique, sur quoi l’induction ou la déduction même entendues dans un sens spécial n’ont pas de prise. Ce serait l un autre espoir que celui d’accumuler les richesses faciales au mépris aussi bien de l’environnement que du partage.

Le « réel », s’il en est un, c’est bien la dégradation de la planète, le pic pétrolier, la pénurie alimentaire quand la population s’accroît quasi exponentiellement, la disparition d’un tissu industriel obsolescent dans les pays dominants, le coût humain exorbitant des économies dites émergentes et découplées, et les risques de guerre qui surplombent ce paysage de fantaisie. Qu’est-ce que les mathématiques inductives ont y voir?