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Vidéos des 20 propositions
1. Faire de la fonction sociale de l’entreprise une priorité stratégique : inciter et contraindre 2. Organiser la société commerciale à partir du projet d’entreprise plutôt qu’à partir du profit 3. Pour un contrôle indépendant, financier et extra-financier, des entreprises 4. Intégrer les impacts environnementaux et sociaux des entreprises dans l’analyse financière et dans l’investissement 5. Valoriser le salariat pour redonner sens à l’entreprise 6. Pour une formation, initiale et continue, à l’éthique 7. Climat : vers une économie européenne à faible intensité carbone 8. Pour un financement volontariste de la transition énergétique 9. Restaurer la fonction première des marchés à terme de matières premières 10. Pour une finance au service de l’économie 11. Mettre fin à certaines dérives des marchés financiers 12. Réguler les fonds de pension pour sauver les retraités européens 13. Désamorcer la guerre numérique et accélérer l’innovation utile 14. Pour une comptabilité sociétale et environnementale 15. Pour une fiscalité déterritorialisée des multinationales 16. Vers des outils de mesure de l’optimisation fiscale 17. Instaurer des taxes globales 18. Pour une taxe européenne, écologique et sociale 19. Réformer la BCE pour sauver la zone euro 20. Pour une économie verte, équitable et pluraliste





Contribution gnrale sur l'ouvrage

Les régulations nécessaires selon l’enseignement social de l’Eglise catholique

Par P. Henri Madelin

Religieux jésuite; Enseignant l’IEP, Paris; OCIPE, Bruxelles-Strasbourg


Il convient d’ouvrir le débat après lecture des 20 Propositions. Puisque l’ouvrage est une caisse outils précieuse, fort bien équipée et avec des outils nombreux, il s’agit maintenant de hiérarchiser et de combiner ses instruments en dessinant des perspectives permettant d’avancer des solutions politiques possibles. Comme le souligne Jacques Attali sans son livre La Crise et après (Fayard , 2009), il importe désormais de rééquilibrer l’échelle de la planète le pouvoir des marchés par celui de la démocratie. Et d’abord celui des marchés financiers par celui du droit, celui des « initiés » par celui des citoyens.

Je voudrais centrer ici mon apport en présentant quelques appréciations formulées au fil du temps par l’enseignement social de l’Eglise catholique. Le livre montre en effet l’importance des religions pour la connaissance et la transformation des mentalités qui peuvent faciliter les réformes et améliorer la cohésion sociale mise l’épreuve par la crise planétaire que nous subissons présentement.

L’idéologie qui nous enveloppait au cours des dernières décennies est déconsidérée. Grisée par la chute du monde communiste en 1989, elle avait la prétention de prôner un ultralibéralisme qui se faisait fort d’unifier le monde en supprimant toutes les régulations qui risquaient de retarder une marche en avant supposée triomphale et exemplaire. Ses thuriféraires la montraient soupçonneuse devant toute intervention de l’Etat. Certains en profitèrent pour se prosterner devant le veau d’or en accumulant les primes et les « parachutes dorées » de toutes sortes. Nous n’avons pas fini d’encaisser les effets désastreux de cette erreur anthropologique dans la conduite des affaires humaines où l’économie se voulait le seul maître des situations. On en voit aujourd’hui les résultats : aggravation du sort des classes démunies et des pays prolétaires, déstabilisation des classes moyennes, financiarisation du monde des entreprises, écart des banques par rapport leurs missions traditionnelles, diminution du commerce international, appât du gain pour soi-même qui fait renoncer poursuivre des objectifs de long terme. La confiance est retrouver tous les niveaux pour faire repartir la machine économique. Elle est d’autant plus nécessaire tous les niveaux que nous vivons dans un système mondialisé « asymétrique » où s’échangent quotidiennement des signes immatériels dont le volume gigantesque fait pâlir celui des échanges en marchandises et services réels qui ont pourtant eux aussi beaucoup grossi. Comme le remarque le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise catholique : « Le développement de la finance, dont les transactions ont largement dépassé en volume les transactions réelles, risque de suivre une logique toujours plus autopréférentielle, sans lien avec la base réelle de l’économie » (n° 368).

Ce même document en appelle la nécessité de promouvoir, dans de telles situations, un « nouveau cadre normatif » : « La prolifération rapide de nouveaux instruments financiers sophistiqués rend on ne peut plus urgent de trouver des solutions institutionnelles. » (n° 369). De tels appels n’ont pas été entendus en leur temps et le dogme du « tout marché » s’est effondré, faute d’avoir voulu accepter la nécessité d’une régulation la hauteur des enjeux en présence. Au moment de la décomposition de l’idéologie communiste en 1989, un conseiller de Gorbatchev avait averti les occidentaux : « Vous avez gagné, disait-il en substance. Mais attention la fragilité d’un système capitaliste qui a perdu son concurrent principal et qui va donc vivre désormais dans l’ivresse d’une expansion économique sans contrôle. »

Mais ce n’est pas le moment de baisser les bras. Toute crise offre des chances nouvelles, pour que chacun reprenne le sens des responsabilités et qu’on y oblige les récalcitrants. Nous devons en sortir « par le haut » et accepter de changer. Nous savons que dans la langue chinoise, le mot « crise » est la combinaison de deux caractères « wei » et « ji » qui marient « danger » et « opportunité ». La crise peut-être l’occasion de repartir sur un nouveau pied, avec de nouvelles règles nationales et l’invention d’autres régulations au plan international. Comme dans toute crise, la liberté de penser reprend ses droits et s’étonne de la fascination ancrée chez certains pour de prétendues lois déterministes dans l’Histoire.

Travailler restaurer la confiance, c’est aussi relire quelques pages significatives qui parsèment les encycliques où se trouve enchâssée la pensée sociale de l’Eglise catholique depuis plus de cent ans. Dans The Economist du 27 septembre 2008, un journaliste souligne que l’encyclique de Pie XI Quadragesimo Anno a été écrite en 1931, c’est- -dire au moment de la crise économique si souvent évoquée aujourd’hui. Le pape de cette époque en appelait déj une régulation des pouvoirs économiques par l’Etat en vue de réaliser un bien commun plus ouvert tous les partenaires de la vie économique (n° 27-28). Jean-Paul II n’a-t-il pas été entendu, lorsqu’il s’interrogeait en 1991 dans Centesimus Annus sur la pertinence du capitalisme après l’échec du communisme ? Selon lui, la réponse est positive s’il s’agit de mettre en place une économie non administrée. Mais elle devient négative si par « capitalisme » on entend « un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux » (n° 42).

En somme, la crise vient nous rappeler que, pour construire les fondements d’une cohésion sociale responsable, il importe de considérer la liberté économique non comme un tout mais comme une partie d’un ensemble. Celle-ci ne saurait donc être propriétaire de la totalité de la liberté de l’homme. Elle a besoin de s’appuyer sur d’autres libertés fondamentales inscrites au cœur de l’homme. Pour ne pas éroder la cohésion sociale, elle doit accepter la nécessité d’une régulation juridique, d’un contrôle politique, d’une soumission des règles précises. Elle ne peut vivre dans la durée que si elle se plie des finalités éthiques dont on trouve des fondements précieux dans la sagesse des peuples et les propositions des religions. Pour restaurer la confiance et renforcer la cohésion, il est précieux de puiser dans ces trésors souvent méconnus qui existent dans toutes les cultures et dans les textes de la tradition juive et chrétienne.